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Themen : Parlamentarische Regierung - politische Recht - Verfassung - Vereinigtes Königreich - Oakeshott (Michael)
Dans son allocution inaugurale à la London School of Economics, le professeur de sciences politiques Michael Oakeshott a affirmé qu’une « tradition de comportement est difficile à saisir » [2]. Ceci est vrai pour toutes les traditions de comportement—« la religion chrétienne, la physique moderne, le criquet »—et certainement aussi pour la tradition à laquelle Oakeshott a invité son audience à réfléchir, cette activité qui consiste à « accompagner les arrangements généraux d’un ensemble de personnes qui, faute de choix ou de chance, forment une communauté »; autrement dit, la politique [3]. Inévitablement, la politique est une activité entreprise par toutes les communautés d’individus—« les familles, les clubs et les sociétés savantes »—mais cette activité est prédominante dans cette communauté essentiellement politique dénommée État [4].
Comment pouvons-nous comprendre une activité politique au sein de cette communauté? Oakeshott invite non pas à s’interroger sur l’information à laquelle nous devrions nous référer avant de nous engager politiquement, mais plutôt à « s’interroger sur le type de savoir auquel nous devons immanquablement faire appel à chaque fois que nous sommes engagés dans l’activité politique » [5]. L’activité politique doit être entreprise—pratiquée—pour être connue. Oakeshott ne suggère pas que seuls les politiciens peuvent connaître l’activité politique au sein de notre communauté politique; bien au contraire : « parmi nous, la politique est, sur un plan ou un autre, une activité universelle », même si, pour plusieurs d’entre nous, elle n’est qu’une « activité secondaire » [6]. De façon analogue à une langue maternelle, la connaissance d’une activité politique est acquise « dans la jouissance d’une tradition » : « [n]ous apprenons notre langue non pas en mémorisant un vocabulaire, mais en la parlant » [7]. De même qu’il est difficile d’affirmer que l’apprentissage d’une langue s’opère ou s’achève à un moment précis, peut-être que la seule certitude sur les façons dont on peut apprendre une tradition de comportement politique porte sur le fait « qu’on ne [puisse pas] affirmer quand l’apprentissage débute » ou s’achève [8].
Ainsi, l’invitation d’Oakeshott consiste à comprendre que l’activité politique accompagne les arrangements d’une communauté politique plutôt qu’elle ne les crée [9]. L’accompagnement des arrangements implique de se positionner au sein d’arrangements existants, afin de reconnaître que l’on se retrouve déjà dans un contexte d’activité politique. Créer des arrangements, d’un autre côté, consiste à tenter de préparer la scène avant d’y entrer. Oakeshott qualifie ceci « d’idéologie », qu’il définit comme étant la prétention de pouvoir acquérir un savoir avant d’être engagé dans l’activité politique [10]. Ceux qui professent une idéologie supposent qu’elle est « le fruit [d’une] préméditation intellectuelle » et, en supposant que leur système de principes n’ont pas de « dette par rapport à l’activité d’accompagnement des arrangements » de leur communauté politique, ils se croient « capable[s] de déterminer et [de] guider la direction de cette activité » plutôt que d’être eux-mêmes guidés et dirigés par cette dernière [11].
Même ceux qui prétendent créer des arrangements, en vérité, les accompagnent malgré un manque d’attention ou d’engagement pour la tradition à laquelle ils sont inévitablement parties. Pour Oakeshott, à tout moment donné dans une tradition de comportement, « le nouveau constitue une portion insignifiante du tout » [12]. Même pour ceux qui se prétendent réformateurs et qui détruiraient et reconstruiraient plutôt qu’ils ne répareraient et n’amenderaient, « les arrangements dont ils bénéficient sont toujours beaucoup plus nombreux que ceux dont ils admettent qu’ils doivent être corrigés » [13]. Ceux qui défendent une idéologie et qui cherchent à aligner l’activité politique avec ses prescriptions oublient que « chaque idéologie politique n’est pas le fruit d’une préméditation intellectuelle précédant l’activité politique, mais plutôt d’une méditation sur la façon de s’engager politiquement » [14]. L’activité politique vient en premier; l’idéologie politique, en second [15].
Ceci est-il vrai des grands moments révolutionnaires, tels la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen de 1789? Dans cette dernière, on peut trouver, « en quelques phrases », une idéologie politique : « un système de droits et devoirs, un énoncé de principes—justice, liberté, égalité, sécurité, propriété et le reste—tous en attente d’être mis en pratique pour la première fois » [16]. « Pour la première fois? », s’interroge Oakeshott. « Jamais », répond-il [17]. Qu’en est-il du Second traité du gouvernement civil de Locke, lu par les révolutionnaires comme « un énoncé de grands principes devant être mis en pratique, une sorte de préface à l’activité politique » [18]. Une préface? Non: « loin de constituer une préface, le traité a toutes les caractéristiques d’une postface » [19]. Dans les deux cas, le pouvoir des mots écrits est « ancré dans l’expérience politique » [20]. Pour Oakeshott, « ce que l’on veut faire et ce que l’on aspire à faire est issu de la façon dont on est habitué à conduire nos affaires » [21].
Il n’y a pas d’autre alternative que de se tourner vers les pratiques d’une activité politique et de s’engager à les connaître. Alors pourquoi la politique—tout comme toute tradition de comportement—est-elle « difficile à saisir »? En résumé, parce que l’activité politique n’est jamais bien établie. Elle n’est « ni fixée ni terminée; elle n’a pas de centre immuable auquel notre compréhension peut faire appel », ou, tel qu’Oakeshott le qualifierait autrement en termes arrêtés, car « tout est temporaire » [22].
Quelque peu succinct, cet exposé sur la tradition ne prend pas en compte la pratique de l’activité politique. De la même façon qu’un praticien de la politique (de la famille, d’un club, d’une société) sait, même si c’est de façon inconsciente, qu’une tradition de comportement peut être « fragile et intangible », elle n’est pas, malgré tout, « sans identité » [23]. L’activité politique « peut être un objet de savoir » car, bien qu’aucune partie d’une tradition ne soit « protégée du changement » et que toutes ses parties soient par conséquent susceptibles d’être autrement, « toutes ses parties ne changent pas en même temps » [24]. Une tradition n’est jamais établie en un moment, jamais créée par un acte, jamais fondée—elle est « diffusée entre le passé, le présent et le futur; entre le vieux, le nouveau et ce qui [est] à venir » et, en tenant compte de cette ambigüité, il est possible de prétendre, tout comme Oakeshott, sans peur de se contredire, que son « principe est un principe de continuité » tout en affirmant dans le même temps que tout est temporaire [25].
Connaître une tradition consiste à discerner la stabilité dans son mouvement, comprendre comment celle-ci est « stable car, bien qu’elle change, elle n’est pas toujours en mouvement et, bien qu’elle soit stable, elle n’est jamais complètement immobile » [26]. On ne peut connaître une activité politique qu’en concevant la politique comme un héritage transmis et à transmettre, afin d’apprécier comment chaque changement par lequel s’opère une tradition disposait déjà « du potentiel de modifier la tradition » [27]. Tout dans la tradition d’une activité politique « doit être comparé, non pas seulement avec une partie, mais avec le tout » et de cette manière, et bien que tout soit temporaire, Oakeshott ajoute justement que « rien n’est arbitraire » [28]. L’activité politique est conçue non comme « une idée abstraite […] et encore moins comme un rituel », mais plutôt comme « une façon concrète et cohérente de vivre » [29]. En somme, lorsqu’elle est interprétée comme une façon d’entreprendre une activité, la politique représente une tradition de comportement.
En réponse à ceux qui trouveraient « des qualités mystiques » à son exposé sur la tradition, Oakeshott admet qu’il est perplexe face à la réaction: son exposé, tel qu’il le comprend, est « une description fortement factuelle des caractéristiques de n’importe quelle tradition », incluant « la common law » et, le sujet de notre présent examen, « la constitution britannique » [30]. Car qu’est-ce que la constitution de Westminster sinon une tradition de comportement dénommée activité politique?
[1] Je remercie Denis Baranger, Graham Gee, Jean Leclair, Martin Loughlin et Mark Walters pour leurs commentaires et je dois de vifs remerciements à Céline Roynier et Stéphanie Vig pour leur lecture..
[2] M. Oakeshott, « Political Education », Rationalism in politics and other essays, Indianapolis, Liberty Fund, 1991, nouvelle éd., p. 45. La traduction des passages cités est du présent auteur.
[3] Ibid., aux pp. 61 n. 8, 44.
[4] Ibid., à la p. 44.
[5] Ibid., à la p. 45 (je souligne).
[6] Ibid., aux pp. 45, 44.
[7] Ibid., à la p. 62.
[8] Ibid., à la p. 62.
[9] Ibid., à la p. 45.
[10] Ibid., à la p. 49. Voir aussi M. Oakeshott, « Conduct and Ideology in Politics », What is History? and other essays, Exeter, Imprint Academic, 2004.
[11] Oakeshott, « Political Education », à la p. 51.
[12] Ibid., à la p. 45.
[13] Ibid.
[14] Ibid., à la p. 51 (je souligne).
[15] Ibid., à la p. 51.
[16] Ibid., à la p. 53.
[17] Ibid.
[18] Ibid.
[19] Ibid.
[20] Ibid.
[21] Ibid.
[22] Ibid., à la p. 61.
[23] Ibid., à la p. 53.
[24] Ibid., à la p. 61.
[25] Ibid.
[26] Ibid.
[27] Ibid.
[28] Ibid.
[29] Ibid.
[30] Ibid., à la p. 61, n. 8.