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Themen : Demokratie - Repräsentation - Republik - constitutionnalisme - Vereinigte Staaten von Amerika - Verfassung
VI. L’essoufflement de la rhétorique anticatholique
L’anticatholicisme dans le monde anglo-saxon au XVIIIe siècle pouvait être d’une extrême virulence. Sur l’ensemble des territoires de la Couronne, et plus particulièrement en Irlande, les catholiques n’avaient pas le droit de transmettre leur terre par primogéniture, ils ne pouvaient pas siéger au Parlement, enseigner à leurs enfants, porter les armes, posséder des chevaux d’une certaine taille, etc... Toutes les colonies anglaises d’Amérique, sans exception, possédaient de semblables mesures pénales. Au milieu du XVIIIe siècle, les colonies sont toutes devenues relativement tolérantes par rapport à leurs minorités protestantes dissidentes, mais sans élargir cette tolérance aux catholiques [69]. À titre d’exemple, au Maryland en 1715, on adopta une loi qui permettait au gouverneur de retirer un enfant à sa mère et de le placer où bon lui semblerait, sans possibilité d’appel, si la mère devenait catholique après la mort de son époux protestant. Dans la plupart des colonies les catholiques n’avaient pas le droit de vote, ni le droit d’hériter la terre, payaient souvent un impôt multiplié par deux (à moins qu’ils n’aient tout simplement pas le droit de vivre dans la colonie). Il n’y avait aucun évêque dans les colonies et les quelques prêtres que l’on y trouvait opéraient dans la clandestinité [70].
Pourtant, quelques années seulement après la guerre d’indépendance, on assiste à un accroissement important de la présence catholique, qui se manifeste notamment par la construction d’églises. Ceux-là même qui se sont indignés de l’adoption de l’Acte de Québec de 1774 (qui garantissait entre autres choses la liberté du culte catholique aux Canadiens), au point d’en faire un grief majeur propre à justifier leur volonté d’indépendance se mettent, une fois l’indépendance acquise, à inclure des dispositifs plus tolérants face aux catholiques. Quatre États (la Pennsylvanie, le Delaware, la Virginie, et le Maryland) vont, avant même la fin de la guerre, révoquer les lois pénales contre les catholiques et confirmer leur égalité devant la loi et leur droit de pratiquer leur religion. Tous les autres États vont faire de même à plus ou moins long terme. John Carroll devient le premier évêque catholique en 1790. La première Église catholique dans la très puritaine Boston est fondée en 1788 ; le premier évêque de la Nouvelle-Angleterre est nommé en 1808. Même si l’anticatholicisme ne disparaît pas d’un coup (le mouvement se poursuit par la suite, avec les Know-nothings au XIXe siècle et le Klu Klux Klan au XXe siècle), la tolérance religieuse sera très vite étendue aux catholiques dans toutes les colonies après l’indépendance [71].
Comment expliquer ce changement de perspective ? La plupart des Constitutions étatiques vont proscrire l’établissement d’une religion d’État et vont affirmer l’importance de la liberté de conscience en matière religieuse, ainsi qu’une égale liberté de culte. La Constitution de Virginie affirme à la section 16 que :
« La religion, ou les devoirs que avons envers notre Créateur, et la manière de remplir ces devoirs, ne peuvent être déterminés que par la raison et la conviction, non par la force ou la violence ; c’est pourquoi chaque homme a un droit égal de pratiquer librement sa religion, conformément aux prescriptions de sa conscience » [72]
D’autres constitutions vont dans le même sens. La Constitution de la Caroline du Nord, à la section 34, proscrit l’établissement d’une religion d’Etat, même si elle limite le droit des non-protestants à obtenir des postes dans l’administration de l’Etat (section 32). La Constitution du New Jersey fera de même (art. 18) : « nulle personne en cette colonie ne se verra jamais privée du droit inestimable de vénérer Dieu tout-puissant de façon conforme aux seules prescriptions de sa conscience » [73]. Toutefois, l’article 19, tout en proscrivant l’établissement d’une religion d’État, empêche cependant les non-protestants de se présenter aux élections. La Constitution de New York affirme qu’il est un principe de la « liberté rationnelle » de se garder d’imiter « la bigoterie des prêtres et des princes vicieux », et que donc : « le libre exercice de la religion, sans discrimination ou préférence, sera à jamais permis, à l’intérieur de cet État, à toute l’humanité » [74]. L’article II de la Constitution du Massachusetts dira à peu près la même chose, comme la section 3 de la Constitution du Vermont.
La liberté en matière de religion allait tellement de soi au moment de la rédaction des constitutions qu’on trouve très peu de discussions sur cette question dans les journaux américains de l’époque. Il y a certes des critiques plus caricaturales des nouvelles constitutions qui affirment par l’absurde que certaines constitutions, en refusant de faire du Christianisme la religion officielle, ouvrent la porte à l’athéisme ou au Mahométisme [75]. Il y a aussi des préoccupations qui se manifestent quant au sort des hôpitaux et écoles confessionnelles qui pouvaient, dans la plupart des colonies, compter sur un financement public. Si la première critique restait superficielle, la seconde mettait le doigt sur un véritable problème. Afin d’éviter la disparition des institutions confessionnelles subventionnées, la plupart des constitutions permettent le prélèvement de la dîme, mais laissent à chaque individu (ou à chaque comté) le soin de spécifier à quel groupe religieux il remettra son argent (ex. : article III de la Constitution du Massachusetts).
En somme, les rédacteurs des constitutions étatiques voulurent éliminer la possibilité d’une religion d’Etat, qui motivait leurs griefs contre l’Acte du Québec (1774). Mais comme pour les autres modifications apportées, une fois que la boîte de Pandore des changements en cette matière fut ouverte, les auteurs des constitutions choisirent parfois d’aller au bout de la logique du droit égal de tous les hommes de prier Dieu selon leur conscience et, dans quelques cas, choisirent d’accorder ce droit aussi aux catholiques. Il faut dire qu’au niveau symbolique, l’indépendance et la guerre constituent une formidable rupture avec l’imaginaire anglo-saxon. L’Amérique se dote très vite d’une nouvelle vision d’elle-même comme terre d’exil, de liberté et d’égalité des chances. La haine des machinations papistes, l’amour d’un monarque protestant, le caractère exceptionnel du peuple anglais, bref, tout ce qui fait le propre du patriotisme anglais au XVIIIe siècle sera rapidement évacué. Le catholique comme ennemi de la nation ne cadre déjà plus dans ce qui commence à ressembler à une nouvelle compréhension de soi des Américains.
[69] Cité dans Sanford H. COBB, The Rise of Religious Liberty in America, New York, Macmillan, 1902, p. 419. « À jamais en cette province, chacun aura droit à la liberté de conscience et, à l’exception des papistes, pourra pratiquer librement sa religion » ; traduction libre de : « That forever hereafter there shall be a Liberty of Conscience allowed in the Worship of God to all Persons . . . within our said Province, and that all such Persons, except Papists, shall have a free exercise of Religion ».
[70] Jay P. DOLAN, The American Catholic Experience, Garden City, N.Y, Doubleday, 1985, passim.
[71] Précisons que ce n’est pas l’immigration qui explique le changement de mentalité, puisque la période entre 1789 et 1830 est la période où, toutes proportions gardées, l’on compte le moins de personnes nées à l’étranger par rapport à ceux nés aux Etats-Unis. De plus, l’immigration massive des catholiques irlandais et allemands ne se produit pas avant les années 1830. En 1789, les catholiques représentent moins de 1% de la population totale des États-Unis. Cf. Thomas T. MCAVOY, A History of the Catholic Church in the United States, Notre Dame, Indiana, University of Notre Dame Press, 1969, p. 50-51.
[72] Francis N. THORPE, op. cit., vol 7, p. 3814 : « That religion, or the duty which we owe to our Creator, and the manner of discharging it, can be directed only by reason and conviction, not by force or violence ; and therefore all men are equally entitled to the free exercise of religion, according to the dictates of conscience ».
[73] Ibid., vol. 5, p. 2597. « That no person shall ever, within this Colony, be deprived of the inestimable privilege of worshipping Almighty God in a manner, agreeable to the dictates of his own conscience ».
[74] Ibid., p. 2637 ; traduction libre de : « And whereas we are required, by the benevolent principles of rational liberty, not only to expel civil tyranny, but also to guard against that spiritual oppression and intolerance wherewith the bigotry and ambition of weak and wicked priests and princes have scourged mankind, this convention doth further, in the name and by the authority of the good people of this State, ordain, determine, and declare, that the free exercise and enjoyment of religious profession and worship, without discrimination or preference, shall forever hereafter be allowed, within this State, to all mankind ».
[75] « A Dialogue between Orator Puff and Peter Easy on the Proposed Plan or Frame of Government », Pennsylvania Evening Post, 15 octobre 1776.