Jus Politicum, revue de droit politique.

Philippe Raynaud

Le droit et la science politique

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Thèmes : droit constitutionnel - science politique - sociologie - Cour Suprême des États-Unis

Français

La science politique est restée pendant longtemps une discipline annexe du droit public avant de devenir autonome après la seconde guerre mondiale. Si cette évolution lui a été bénéfique et qu’il ne semble pas opportun de revenir sur l’existence de deux sciences distinctes, il apparaît néanmoins nécessaire de faire naître des rapports différents entre ces deux disciplines aux origines communes.

English

Law and political science
For a long time, political science has remained ancillary to public law. It only became autonomous after world war two. This has proved beneficial to both disciplins. Yet, today more than ever, it appears necessary to re-think their relationship.

Deutsch

Staatsrecht und Politikwissenschaft
Die Politikwissenschaft ist lange Zeit lediglich ein Nebenfach des Staatsrechts geblieben, bis sie in der zweiten Hälfte des 20. Jahrhunderts ihre akademische Autonomie erlangt hat. Auch wenn kein Grund besteht, diese Ausdifferenzierung rückgängig zu machen, ist es doch angebracht, die Beziehungen zwischen diesen beiden Disziplinen mit gemeinsamer Wurzel neu zu gestalten.

 [1]
La relation entre le droit et la science politique fait signe elle-même vers une certaine idée de la philosophie qui pourrait peut-être réunir à nouveau, sans pour autant les confondre, deux disciplines aujourd’hui séparées que sont le « droit public » et la « science politique ». 


1. Des sciences politiques à « la » science politique : un nouveau domaine du savoir.

La science politique dont nous parlons aujourd’hui n’est pas seulement celle des philosophes qui, d’Aristote à Montesquieu en passant par Machiavel, ont cherché à étayer leur discours sur la nature humaine par une étude savante des régimes politiques ; c’est, plus modestement, celle qui est enseignée dans les Universités du monde entier, et dont la naissance est un des fruits de la rencontre entre trois faits majeurs et du reste interdépendants, qui sont le triomphe du modèle de la science positive, le développement de la démocratie moderne et la croissance de l’Etat, qui entraîne elle-même une transformation profonde dans la sociologie des élites. Si on prend l’exemple français, ce sont sans doute les changements sociaux et politiques qui sont déterminants dans la naissance de « sciences politiques » autonomes, que l’on s’accorde en général à faire remonter à la création en 1872 de l’Ecole libre des sciences politiques, grâce aux efforts d’Emile Boutmy, avec l’appui de savants aussi éminents que Taine, Renan ou Leroy-Beaulieu. A ce moment-là, il n’est pas question de créer une science nouvelle, mais plutôt de répondre à des besoins à la fois sociaux et politiques. La Commune de Paris et la défaite de 1871 ont fait apparaître une défaillance dans la formation des élites françaises, qu’il s’agit de mieux préparer au gouvernement de la démocratie, en réunissant dans un même établissements différents savoirs, qui vont des disciplines classiques du « caméralisme » jusqu’à l’étude des sociétés modernes, en passant par celle des régimes politiques étrangers dont l’expérience pourrait être utile à la France nouvelle qui naît après la chute de l’Empire. De là naît une première rivalité entre le monde des sciences politiques et celui des juristes, qui, même si Boutmy enseigne lui-même l’histoire constitutionnelle, est d’ordre moins intellectuel ou scientifique que social ou institutionnel : l’Ecole libre des sciences politiques apparaît nécessairement, qu’elle le veuille ou non, comme la rivale des Facultés de droit, qui assuraient jusqu’alors une part essentielle de la formation des milieux dirigeants, en dehors des ingénieurs et des médecins. A partir de cette réalité institutionnelle « des » sciences politiques, de nouvelles disciplines vont naître et se développer, qui aboutiront peu à peu à l’affirmation de quelque chose comme une science politique, qui est une réalité internationale et qui se situe à l’intersection entre le savoir des juristes de droit public et des analyses de type sociologiques directement liées au développement de la démocratie qui a suivi la généralisation du suffrage universel. Du côté des juristes, on peut citer l’ouvrage du futur Président Wilson sur Le gouvernement congressionnel ou encore le grand livre de James Bryce, The American Commonwealth (1888, traduit en français en 1901), qui combine une analyse classique des institutions et du droit public des Etats-Unis comparé à celui des nations européennes avec une étude de ces nouveaux objets que sont l’« opinion publique », le système des partis et les institutions sociales. Du côté de la sociologie naissante, ce sont sans doute les deux grands livres d’Ostrogorski [2] et de Robert Michels [3] sur les partis politiques qui illustrent le mieux les orientations de la nouvelle discipline. Michels et Ostrogorski sont tous deux des sociologues du fait démocratique, qui centrent leur réflexion sur le contraste entre les promesses du nouveau régime et sa réalité oligarchique et qui mettent l’accent sur les transformations décisives que l’avènement du suffrage universel et l’entrée des masses dans la politique officielle vont faire subir au régime libéral. La naissance de la science politique est donc liée aux deux aspects de ce que l’on appellera plus tard la démocratie libérale ou la démocratie représentative, dont elle va s’attacher à montrer les limites internes : les régimes qui se développent dans l’Europe de 1900 ne sont plus à proprement libéraux (ne serait-ce que par l’élargissement des fonctions de l’Etat qui accompagne l’essor des services publics) mais ils ne sont pas non plus conforme à l’idée classique de démocratie. La discipline nouvelle va donc se consacrer à l’étude, d’un côté, de ce qui excède la logique juridique, celle de l’équilibre des institutions ou de ce qu’on appellera plus tard la hiérarchie des normes et, de l’autre, à la mise en lumière des rapports de pouvoirs qui sous-tendent les diverses procédures démocratiques. C’est dans ce cadre que prendront place, en Amérique mais aussi en France, les premières études de sociologie électorale et les diverses tentatives pour analyser la relation entre les régimes politiques, les systèmes de partis et les modes de scrutin. La différence entre la France est les Etats-Unis vient évidemment du faible développement des sciences sociales dans notre pays, qui a permis aux juristes de conserver longtemps une influence plus grande dans l’enseignement des sciences politiques. Dans cette première période, les relations du droit et de la science politique sont donc finalement assez simples. Les juristes ont pu être agacés par l’essor des sciences politiques dans des institutions nouvelles, mais ils n’eurent aucune peine, en France, à présenter la science politique comme une dépendance du droit constitutionnel tel que l’enseignaient de grand maîtres comme Adhémar Esmein et la voie suivie par Bryce en Grande-Bretagne ne devait pas manquer de représentants dans les Facultés de droit. Tout devait changer, cependant, avec l’essor des sciences sociales dans l’après-guerre et avec l’autonomisation de la science politique, qui répondait elle-même à des transformations importantes dans le monde des Professeurs de droit public.

Notes

[1] Le présent texte reprend l’essentiel d’une conférence prononcée à l’Académie des sciences morales et politiques, le 30 juin 2008, au cours du cycle sur le Droit organisé par le Pr. François Terré, que nous remercions d’autoriser sa publication.

[2] La démocratie et l’organisation des partis politiques, Paris, Calmann-Lévy, 1903, 2e éd. La démocratie et les partis politiques, Calmann-Lévy, 1912 (rééd. Fayard, 1993, préf. de Pierre Avril).

[3] Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, 1914, rééd. 1919, 1971 et 1978 (l’original en allemand date de 1911).

Pour citer cet article :

http://www.juspoliticum.com/Le-droit-et-la-science-politique.html

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