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Themen : politische Recht - Rechtsphilosophie
Die Rede vom modernen politischen Recht etabliert sich durch die Trennung von der Tradition der Rechtsphilosophie. Was werden aber das Format sowie die Grundlage dieser Rede sein, die zwar die Kategorien der philosophischen Tradition nicht anwendet, die aber ihre Grundambition erhält. Es geht ihr tatsächlich darum, das Recht zu rechtfertigen. So lautet die Frage, die das Werk Friedrich Julius Stahls belebt.
À une époque suivante, on y adjoignit l’art de contraindre les gens à décider sur ce qu’ils n’entendent pas.
Paul Valéry, Regards sur le monde actuel.
On pourrait à bon droit se demander ce que les publicistes contre-révolutionnaires peuvent nous apprendre sur les fondements du droit politique moderne, ceux qui faisaient travail d’arrière-garde, qui se battaient pour la restauration d’un ordre qui, à nos yeux, était voué à la disparition. Au premier abord, cela vaut aussi pour Friedrich Julius Stahl, celui qui fut, suivant l’appel personnel du roi Frédéric-Guillaume IV, professeur de droit à Berlin, le haut-lieu du conservatisme prussien. De Stahl, on a surtout retenu qu’il s’imposa, à partir de 1854, comme le chef de file et le maître à penser des conservateurs dans la nouvelle chambre haute de l’État prussien, activité politique qui lui a valu une notoriété sulfureuse de réactionnaire qui a pendant longtemps, sinon occulté son œuvre, du moins, en a détourné le sens. Mais Stahl n’était pas seulement un « professeur politique » selon la formule de Wilhelm Füßl ; il était aussi un grand philosophe du droit, le dernier du XIXe siècle, et un éminent publiciste dont l’œuvre a marqué le droit politique allemand jusqu’à l’effondrement de l’Empire. Stahl se situe, en quelque sorte, entre ces deux bords : sa démarche part de la tradition philosophique, dont il était convaincu qu’elle n’était pas à la hauteur du monde postrévolutionnaire, pour aller vers une doctrine de l’État dont les concepts restaient encore à faire. Stahl nous mène sur un terrain, où se croisent philosophie, droit constitutionnel et histoire politique. Reconstituer sa trajectoire nous permet de saisir un moment déterminant dans le devenir de cette modernité juridico-politique qui est la nôtre. Loin de la simple confirmation, à contrecœur, de la logique de la souveraineté moderne, à laquelle on a voulu réduire l’enseignement politique de la réaction contre-révolutionnaire [1], Stahl nous indique non seulement par quelles voies l’articulation juridique de la société – c’est-à-dire la construction du droit politique – se poursuit au-delà des formats de la philosophie politique classique, soient-ils jusnaturalistes ou spéculatifs, mais il nous indique aussi quelles sont les ambitions qui la poussent à revenir à cette philosophie dont elle croit s’être libérée pour ce qui sera l’explication finale. L’intérêt que nous portons à cette question va au-delà de la relation, pourtant essentielle, entre philosophie et droit. S’il nous importe de suivre Stahl dans le va-et-vient incessant entre les différents éléments constitutifs de sa pensée qui sont autant des éléments constitutifs du droit politique, c’est que nous voyons, à travers ces mouvements, comment se met en place un nouveau format de la traduction de liberté en ordre qui, depuis l’âge classique, a été l’affaire du droit politique.
La clef pour la compréhension de la pensée de Stahl qui semble toujours osciller entre les différents aspects du droit politique, sa philosophie, son histoire et sa réalité politique, est la position qu’elle occupe par rapport à la philosophie hégélienne, alors dominante. La nomination en 1840 de Stahl à la chaire de droit naturel et de droit ecclésiastique à l’université de Berlin, après des années pénibles passées aux universités d’Erlangen et Würzburg, est un signe de l’effritement de cette domination. Non seulement Stahl est un élève de Schelling, à l’époque l’adversaire le plus redoutable de Hegel qui avait imposé sa propre hégémonie à Berlin après la mort de celui-ci, mais qui plus est, l’homme à qui il succède était nul autre qu’Eduard Gans, assistant de Hegel et éditeur de ses Principes de la philosophie du droit, connu pour ses prises de position libérales. La leçon inaugurale, par laquelle Stahl ouvre le 23 novembre 1840 ses cours sur le droit naturel, ouverture qui se fait sous les huées des hégéliens, signale donc un changement de régime philosophique et politique. Mais si son entrée en philosophie se fait sous le signe d’une opposition frontale à la philosophie hégélienne, cela ne doit masquer le fait que cette philosophie lui sert d’aiguillon pour l’articulation de sa propre pensée : « Vivement convaincu, dès le départ, de sa fausseté, je ne pouvais toutefois pas découvrir le siège de l’erreur ... bien qu’elle me répugnât grandement, je me trouvais sans cesse dans la nécessité ..., comme par une occupation instinctive, d’y retourner ... jusqu’à ce j’eus acquis contre elle les moyens de son dépassement scientifique » [2]. Que Stahl ait ressenti un besoin presque obsessionnel de revenir à la philosophie de Hegel s’explique par l’identification qu’il fait entre celle-ci et la philosophie moderne. Pour Stahl, la philosophie de Hegel en est la culmination, son aboutissement logique. En elle, le culte que la pensée a toujours voué à la ratio est à son comble. Adressant à Hegel un critique qui fera école, Stahl reproche au philosophe son arrogance qui consiste à croire que sa pensée peut capter la réalité dans toutes ses dimensions et qu’il n’y a rien en dehors de la pensée. À cette pensée, qui comprend tout et par laquelle tout est compris, Stahl oppose l’acte libre (freie That) qui peut être le fait de l’homme, mais dont l’agent véritable est Dieu. Par sa libre création du monde que nulle pensée ne pourra jamais comprendre, Dieu assigne des limites à la raison humaine en lui montrant un au-delà de la pensée. Si Hegel, en cela aussi emblématique de la philosophie moderne, s’est rendu coupable aux yeux de Stahl, c’est parce qu’il n’a pas fait place dans son système à cette dimension d’altérité radicale. Au fond, il n’y a pas d’altérité dans le système hégélien ; il n’y a pas de différence véritable. Comme nous dit Stahl, la personnalité, l’acte et la liberté – tout ce qui brise l’indifférenciation de l’être – périssent dans la monotonie de la philosophie hégélienne [3].
Le changement de régime qu’apporte Stahl semble donc être d’ordre théologique. En fait, sous l’opposition entre l’existence et le système, la révélation et la philosophie, il y en a une encore plus fondamentale entre deux conceptions de la nature de l’être suprême : 1) une conception selon laquelle l’essence de Dieu est immanence et l’intégration de l’individu dans les structures historico-étatiques est une expression authentique de la foi (sous condition toutefois que ces structures soient elles-mêmes rationnelles, ce dont Hegel s’efforce de nous faire la démonstration dans ses Principes de la philosophie du droit), et 2) une conception d’inspiration luthérienne qui part de l’affirmation de la transcendance irréductible de Dieu pour ensuite dresser l’homme, l’assiette du divin dans l’ici-et-maintenant, contre l’État, contre sa prétention à être une traduction parfaite de la liberté de l’homme dans l’ici-et-maintenant et à se substituer à Dieu comme l’objet primaire d’adoration. Cette opposition qui recouvre l’affrontement entre Stahl et Hegel est indéterminable au niveau conceptuel en ce qu’elle relève d’un choix existentiel qui seul peut faire naître une position – et donc une opposition – dans la relation de l’homme à Dieu. Selon toute vraisemblance, nous voici partis pour un dialogue dont nous ne pouvons espérer que la confirmation d’une vérité somme toute assez banale : Que Hegel et Stahl n’occupent pas la même position par rapport à l’être suprême; qu’ils ne croient pas en lui de la même manière. Un dialogue de sourds comme il se répète tout au long du XIXe siècle et comme on peut l’entendre encore au siècle suivant.
Alors, c’est peu dire que les préalables du dialogue ne sont guère prometteurs. En fait, on a pu dénoncer dans la lecture de Stahl une « méconnaissance presque totale » de l’idée directrice de la philosophie de Hegel [4], et même si cette accusation n’est pas sans injustice, il faut reconnaître que Stahl est tout sauf un lecteur-interlocuteur fidèle. Si nous nous attardions néanmoins sur ce dialogue manqué, abstraction faite de la justesse ou de la fidélité de l’interprétation que propose Stahl de Hegel, c’est qu’il contient des indications précieuses pour ceux qui veulent comprendre le devenir du droit politique moderne. Celui-ci naît en s’affranchissant de la tutelle de la philosophie. Vue sous cet angle, « l’occupation instinctive » qui pousse Stahl à retourner à une pensée qui, pour lui, résume à elle seule toute la philosophie moderne, est hautement significative. Dans ce retour, il y va de la relation entre droit et philosophie. Que Stahl soit sous l’effet d’une occupation instinctive traduit la persistance dans sa pensée d’un topos fondateur du droit naturel : l’idée de la (presque) identité entre droit et philosophie. Le passage sémantique de la philosophie au droit, accompli à l’aide de la parenté structurelle entre eux – le fait qu’ils articulent eux-mêmes les conditions de leur propre force – permettait aux penseurs du droit naturel de combler le fossé entre la pensée et l’histoire, de donner aux abstractions philosophiques une force dont la loi pouvait ensuite prendre le relais. Si l’entrée en philosophie que fait Stahl est polémique, c’est parce qu’il n’accepte pas de se ranger à cette (presque) identité qui autorise le passage imperceptible de la construction philosophique à l’obligation sociale. Qu’il ne cesse pas de revenir à la tradition dont il a pris congé montre que la sortie de la philosophie n’est pas chose facile. Selon ses propres dires, cette œuvre, par le fait même de sa mise au monde, aurait achevé le dépassement de la philosophie hégélienne. Mais la rupture tant voulue, le saut dans l’absolu qu’il met au cœur de sa philosophie, ne lui fait pas passer au-delà de l’orbite hégélienne. L’explication avec la philosophie de Hegel, qui devait maintenant être un fait accompli, d’intérêt seulement historique, ne cesse pas de lui poser problème. Comme il nous dit dans la préface de la deuxième édition de 1847, dix-sept ans après la première, cette édition s’est faite par approfondissements et ajouts plutôt que par modifications substantielles, à l’exception du chapitre sur Hegel dont les approfondissements était d’une telle ampleur qu’ils rendaient nécessaire une réécriture totale [5]. Alors, la relation qui se dessine entre la philosophie et cette réflexion post-philosophique sur le droit public est une relation faite d’attraction et de répulsion, mais aussi de transferts et de reprises d’idées et d’ambitions. À nous de les identifier pour mieux comprendre le devenir du droit politique moderne.
[1] Chignola, Sandro, “Il concetto controrivoluzionario di potere et la logica della sovranità” in Duso, Guiseppe (ed.), Il Potere. Per la storia della filosofia politica moderna, Carocci Editore, 1999, pp. 323, 333-335 ; Ottmann, Henning, Geschichte des politischen Denkens, III/3, Verlag J.B. Metzler, 2008, pp. 33, 36.
[2] Stahl, Philosophie des Rechts, J.C.B. Mohr, 1830, préface, p. vi (traduction Jouanjan). Dans toutes les éditions de l’ouvrage, nous citerons le premier volume sous la forme Philosophie des Rechts avec l’indication de l’édition.
[3] Stahl, Philosophie des Rechts (II), J.C.B. Mohr, 1847, V, I, i, pp. 397-398.
[4] Ilting, Karl-Heinz, Hegels Rechtsphilosophie, Frommann-Holzboog, 1973, I, pp. 561-562. Il n’est pourtant pas évident que l’antirationalisme de Stahl soit « superficiel » (p. 561) et qu’il se soit trompé « fondamentalement » en soutenant que l’esprit objectif hégélien est un esprit impersonnel (p. 563). Ce qui devait être évident, au contraire, est que Stahl, comme Hegel d’ailleurs, ne fait pas dans le commentaire. Effectivement, sa conception de la transcendance irréductible de Dieu ne lui permet pas d’entrer en dialogue avec la philosophie hégélienne, mais précisément parce qu’il se tient à l’écart de la médiation hégélienne entre l’individu et la totalité, il peut revendiquer cette autre liberté ou individualité dont l’individu hégélien est censé se départir pour mieux s’intégrer dans l’État. Il est fort possible que cette autre liberté, dont Stahl se fait le porte-parole, est superficielle. En même temps, il est impossible de préciser le sens systématique de ce caractère superficiel, ce qui n’est peut-être pas pour rien dans un fait qu’Ilting admet à contrecœur, le qualifiant de « déprimant » : Que l’interprétation de Stahl se soit vite imposé parmi les plus jeunes disciples de Hegel pour ensuite devenir la dominante (p. 561).
[5] Stahl, Philosophie des Rechts (II), préface, p. vii.