Jus Politicum, revue de droit politique.

François Saint-Bonnet

Regards critiques sur la méthodologie en histoire constitutionnelle. Les destinations téléologiques des options épistémologiques

Toutes les versions de cet article : [Deutsch] [English] [français]

Thèmes : Révolution française - droit constitutionnel - histoire du droit - histoire constitutionnelle

Français

« Je ne connais pas de bonne méthode mais je connais de bons travaux » et « Les questions de méthodes n’intéressent que les mandarins ». Telles sont, caricaturées, les deux propositions polémiques liminaires de cet article qui ne l’est en réalité guère. Il s’agit de montrer comment peut être, consciemment ou non, utilisée l’histoire en fonction de ce que l’on entend démontrer. C’est dire que « le discours de la méthode » est largement reconstruit après l’aboutissement des recherches.

English

The methodology of constitutional history : a critical overview
This article begins with two quite polemical assertions : « I do not know a good method, but I know good works ». « Questions of method are only for academic autocrats ». Yet, what the article really undertakes is to show the way in which history can be summoned differently when it comes to making different points. Every « discourse of method » expounds not so much the method than its result.

Deutsch

Kritische Betrachtungen über die Methode in der Verfassungsgeschichtswissenschaft. Die Teleologischen Ziele der methodologischen Optionen
,,Ich kenne keine gute Methode, aber gute Einzelstudien’’ ; ,,Methodenfragen kümmern nur die Grossordinarien’’. Das sind, zugespitzt formuliert, die beiden polemischen Grundideen des Aufsatzes. Er versucht zu zeigen, wie die Geschichte bewusst oder unbewusst schon vorher festgelegten Zielen einer wissenschaftlichen Analyse unterworfen wird. Der jeweilige ,,Methodendiskurs’’ wird meistens nach Abschluss der wissenschaftlichen Arbeit überhaupt erst nachgeliefert.

Sollicité à faire part de ses vues lors d’une journée d’étude relative à la méthodologie en histoire constitutionnelle, l’auteur de ces lignes a décliné l’invitation au motif que cet objet ne lui semble pas pertinent. Les organisateurs néanmoins l’ont invité à exposer son réquisitoire qui peut être réduit à ces formules lapidaires : il n’y a pas de bonne méthode mais il y a de bons travaux ; les questions de méthodes n’intéressent que les mandarins. Primo, appliquer telle méthode peut convenir à un objet et non à un autre, à un chercheur et non à un autre, etc. Plaquer une méthode prête à l’emploi à un objet différent de celui pour laquelle elle a été adéquate et par un chercheur qui l’utilise sans l’avoir construite est très incertain. Penser qu’il existe une ou des méthodes susceptibles d’être reproduites le semble tout autant. Secundo, le « discours de la méthode » suit un processus paradoxal. Un auteur réalise un travail novateur en maîtrisant les canons en vigueur dans sa discipline tout en s’affranchissant de ceux-ci. C’est en se sentant parfaitement libre de traiter tel sujet comme on pense qu’il doit l’être que l’on parvient à la gloire, ce qui suppose de sortir des rets d’une méthode suivie par une école ou une chapelle universitaire. A l’université, il est fréquent (et funeste) que l’on désigne le directeur de la thèse et non son auteur lorsque l’on dit : « c’est une thèse x ou y ». Comme si l’on devait trouver dans cette thèse une partie de l’approche ou de la méthode du directeur. Le processus d’affranchissement ― plus ou moins conscient et plus ou moins conflictuel ― aboutit à ce que l’élève indocile soit celui-là même qui fera « école » et dont on imitera la méthode. De même qu’il se sera échappé de l’influence du maître en pensant ne servir que la science et, dès lors, de manière largement inconsciente, il influencera ses propres élèves en toute bonne foi. Dit de manière caricaturale : ce sont les gens libres qui asservissent... Il y a certainement un lien, la plupart du temps involontaire ou au moins dépourvu de cynisme, entre la méthodologie et le pouvoir universitaire, ou ce qu’il est convenu d’appeler en recourant au vocable péjoratif, le mandarinat. Au plan institutionnel, un universitaire ayant quelque renom crée un centre et une équipe de recherche à partir d’un champ disciplinaire inexploré, d’une approche inédite ou d’une méthodologie nouvelle, via ses « thésards » voire ses « disciples », il fait « école ». Certains survivent aux « Mélanges » dont ils sont les dédicataires, d’autres peuvent y voir leur mise en bière intellectuelle [1].
Les meilleurs travaux sont souvent ceux qui ne suivent d’autre méthode que celle que leurs auteurs construisent en réalisant la recherche. La méthode n’est pas un préalable, elle est souvent un aboutissement. Il y a donc des raisons de penser que la méthode n’existe pas en elle-même : en fonction d’un résultat à obtenir, l’auteur va se doter de moyens et de stratégies de recherche dont la variété est infinie.
Pour défendre cette conviction s’agissant de la recherche en histoire constitutionnelle, il ne sera pas puisé dans le présent de l’histoire constitutionnelle. En effet, si l’on croit que les méthodes ne peuvent être évaluées et que l’on ne peut juger que des travaux, parler des recherches conduites aujourd’hui consisterait à porter des jugements qualitatifs ad hominem, ce qui ne serait pas décent. On se tournera donc vers l’histoire de l’histoire constitutionnelle.

Avant la Révolution française, les arguments convaincants sinon décisifs en matière constitutionnelle sont de nature historique [2]. C’est pourquoi les recherches menées sur le passé de telle institution ou de telle règle sont toutes, peu ou prou, marquées d’une intention politique ou polémique. Pouvoir se prévaloir de l’ancienneté d’une institution et de l’ancienneté des prérogatives qui lui sont reconnues est certainement le meilleur moyen de maintenir ou d’élargir son influence. D’un certain point de vue, l’histoire constitutionnelle est dès sa naissance une matière [3] qui poursuit une finalité politique pour le présent. Le passé est composé pour le présent constitutionnel. Mais après 1789, le temps des arguments historiques est révolu : la constitution n’est plus dans l’histoire ou dans l’épaisseur des siècles, elle est dans un texte résultant du génie créateur et de la raison du Souverain c’est-à-dire du Constituant. Si la raison se substitue à l’épaisseur de la prescription coutumière, la recherche en histoire constitutionnelle cesse d’être tributaire d’une finalité polémique ou politique : elle peut être un objet d’étude axiologiquement neutre. Tel n’est pourtant pas le cas : l’ancienneté d’une règle ou d’une institution n’est plus en elle-même un facteur légitimant mais la sélection des moments sur lesquels on va conduire la recherche mais aussi la méthode déployée sont déterminées par la finalité poursuivie. Sous l’Ancien Régime, l’histoire constitutionnelle est conçue comme un corpus de règles tandis qu’elle devient, avec la Révolution, une collection ou un recueil d’arguments.

Notes

[1] Voir sur ce point Françoise Waquet, « Les « mélanges » : honneur et gratitude dans l’Université contemporaine », dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine, Paris, Belin, no 53-3 2006/3, pp. 100-121.

[2] Voir notre étude, « Remarques sur les arguments historiques dans les débats constitutionnels français (XVIe-XVIIIe siècle) » dans Droits, n° 38, 2003, p. 135-146.

[3] Au sens non disciplinaire du mot, mais désignant une substance ou un contenu.

Pour citer cet article :

http://www.juspoliticum.com/Regards-critiques-sur-la.html

www.juspoliticum.com / Revue internationale de droit politique
Webdesign : Abel Poucet / Création graphique : Catherine Szpira